IA secteur public : pourquoi la stratégie de la DINUM marque un tournant pour les administrations

L'intelligence artificielle n'est plus un sujet d'expérimentation pour l'administration française. Le rapport annuel 2025 de la DINUM montre que l'État change d'échelle. Après plusieurs années consacrées à la numérisation des services publics, l'objectif est désormais d'intégrer l'IA dans les outils du quotidien, tout en renforçant la souveraineté numérique grâce à un cloud de confiance.

Mais au-delà des annonces, le rapport raconte une évolution plus profonde. L'IA secteur public ne se construit plus autour d'initiatives isolées. Elle repose désormais sur une stratégie commune où infrastructures, données, identité numérique et gouvernance avancent dans la même direction.

L'IA ne part pas de zéro : elle s'appuie sur un écosystème déjà mature   

Lorsque la DINUM annonce le lancement d'un Assistant IA interministériel ou d'Albert API, il ne s'agit pas de créer un nouvel environnement de travail. L'objectif est plutôt d'enrichir un écosystème numérique déjà largement adopté par les administrations.

Quelques chiffres permettent de mesurer cette maturité : FranceConnect compte désormais 44,5 millions d'utilisateurs et 500 millions de connexions annuelles. ProConnect, de son côté, dépasse 930 000 connexions mensuelles pour les agents publics.

Ces données montrent que les fondations numériques existent déjà. Pour la DINUM, le défi n'est donc plus d'inciter les administrations à adopter le numérique, mais d'intégrer l'IA secteur public dans des services déjà utilisés quotidiennement.

Albert API : passer de l'expérimentation à une IA mutualisée   

Pendant plusieurs années, chaque ministère a développé ses propres expérimentations autour de l'intelligence artificielle une approche qui a permis d'innover rapidement, mais qui a aussi favorisé la multiplication d'outils répondant parfois aux mêmes besoins.

Albert API, développée par Etalab au sein de la DINUM, est la plateforme interministérielle d'inférence permettant aux administrations de se doter d'IA générative dans un environnement sécurisé et souverain. L'idée n'est plus de créer un assistant différent pour chaque administration, mais de proposer une base commune que les ministères pourront adapter à leurs usages.

Cette logique est déjà visible avec plusieurs projets ministériels que la DINUM cherche à faire converger GenIAl aux Armées, Mirai à l'Intérieur ou PIAG à l'Écologie afin de mutualiser les investissements, les modèles et les bonnes pratiques.

Cette approche est d'autant plus pertinente que l'Assistant IA est déjà testé auprès de 10 000 agents issus de huit ministères pendant une expérimentation de huit mois, avec une généralisation envisagée dès 2026.

À noter : le déploiement n'a pas été linéaire. Le premier outil Albert, testé dans 48 maisons France Services, ne sera pas généralisé "dans sa forme actuelle", a indiqué la DINUM en janvier 2026, suite à des dysfonctionnements techniques et des erreurs dans les réponses. Le projet a depuis pivoté vers une version plus robuste, technologiquement appuyée sur Mistral.

Sans cloud souverain, l'IA secteur public perd une partie de sa valeur   

L'intelligence artificielle fonctionne grâce aux données. Or, dans le secteur public, ces données concernent l'identité des citoyens, les finances publiques, la santé ou encore la justice ce qui place le cloud souverain au même niveau stratégique que l'IA dans le rapport.

La doctrine « Cloud au centre » privilégie les clouds internes de l'État, Pi et Nubo, ainsi que les offres qualifiées SecNumCloud pour les données les plus sensibles. Le marché cloud porté par l'UGAP représente désormais 203 millions d'euros, dont 88 % de la dépense bénéficie à des acteurs français.

La souveraineté se mesure aussi par les usages  

Le rapport montre que la souveraineté numérique ne repose pas uniquement sur des datacentres ou des infrastructures cloud elle dépend aussi de l'adoption d'outils collaboratifs conçus pour le secteur public, à travers LaSuite numérique, qui rassemble Tchap, Visio, FranceTransfert, Docs, Grist et l'Assistant IA.

Tchap compte désormais 368 000 utilisateurs actifs chaque mois, tandis que Resana dépasse les 450 000 comptes. Côté infrastructure, le Réseau interministériel de l'État raccorde 14 000 sites et garantit l'interfonctionnement du système d'information de l'administration pour un million d'utilisateurs.

L'IA ne transforme pas seulement les services : elle transforme aussi la gouvernance  

Le rapport 2025 rappelle que la réussite d'un projet d'IA ne dépend pas uniquement des technologies utilisées, mais aussi de la capacité à piloter efficacement les investissements.

En 2025, la DINUM a accompagné 59 projets numériques, représentant 4,53 milliards d'euros, soit une hausse de 30 % en un an. 74 % de ces projets disposent désormais d'indicateurs d'impact, contre 61 % l'année précédente.

Pendant longtemps, la réussite d'un projet numérique se mesurait essentiellement au respect des délais ou du budget. Désormais, les administrations cherchent également à évaluer les bénéfices réels pour les agents et les citoyens — une culture de la mesure qui pourrait devenir l'un des principaux leviers de réussite de l'IA secteur public dans les années à venir.

Une ambition qui dépend encore des équipes IT   

Le rapport insiste enfin sur un point souvent moins médiatisé : la technologie ne suffit pas. La création de 345 postes destinés à réinternaliser certaines compétences stratégiques a permis une économie nette estimée à 18,3 millions d'euros.

Cette décision illustre une réalité essentielle : développer une stratégie d'IA ne consiste pas uniquement à choisir les bons modèles. Les administrations devront également disposer d'équipes capables de superviser les infrastructures, de sécuriser les identités numériques, d'assurer la disponibilité des services et de surveiller les performances des environnements cloud.

Conclusion  

Le rapport 2025 de la DINUM montre que l'administration française entre dans une nouvelle phase de sa transformation numérique. L'enjeu n'est plus de démontrer le potentiel de l'intelligence artificielle, mais de créer les conditions de son adoption à grande échelle.

En misant simultanément sur une IA mutualisée, un cloud souverain, des infrastructures de confiance et une gouvernance renforcée, l'État cherche à construire un modèle où innovation et souveraineté avancent de concert. Pour les équipes IT, cette évolution rappelle une évidence : une stratégie d'IA secteur public ne se limite pas au déploiement d'assistants intelligents. Elle repose avant tout sur des infrastructures résilientes, une gestion rigoureuse des données et une capacité à maintenir des services fiables dans un environnement numérique toujours plus complexe.